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Effervescence des fonctions RH orientées engagement et conditions de travail : ce qu’elles disent de nos organisations

Happyness manager, référent harcèlement, responsable QVCT, que disent ces fonctions du monde du travail ?

Ils ne figurent pas toujours dans les organigrammes officiels, mais ils sont devenus centraux dans la vie des organisations, hapyness manager, référent harcèlement, responsable QVCT, responsable diversité-inclusion, responsable bien-être au travail… D’abord popularisés dans des startups ou entreprises comme Google, ils apparaissent en France à partir des années 2010. Répondant à la dynamique d’intégrer la question du bien-être au travail, ils sont parfois adossés, comme rôles complémentaires, à des salariés ou à des managers dans les plus petites organisatins, ou bien fusionnés avec les fonctions RH en place (HRBP, people officer). D’abord signal envoyé par l’entreprise pour témoigner de son intérêt et de son engagement sur ces questions, certains de ces rôles évoluent en obligation légale. La loi sur le harcèlement du 5 septembre 2018 en France exige effectivement un référent harcèlement sexuels et agissements sexistes, dans les entreprises de pus de 250 salariés ou dans les entreprises disposant d’un CSE. L’article du code du travail de 2016 introduit quant à lui le référent handicap.

Dans les organisations plus petites sur le plan des effectifs, ce rôle est souvent concentré sur une seule personne : le ou la DRH, qui se retrouve à la fois interlocuteur stratégique, soutien des managers, point d’écoute des équipes, et parfois seul espace de régulation humaine, ou bien proposé à un collaborateur qui souhaite s’impliquer sur ce sujet, en plus de son poste.

Ces rôles ne sont pas apparus par hasard. Ils disent quelque chose de profond sur la manière dont nos organisations fonctionnent aujourd’hui.

Des rôles apparus dans un contexte de crise sociale et tirés par le droit

Ces rôles sont apparus dans un contexte de transformation du travail, du début des années 80 à aujourd’hui, avec une tertiarisation du travail rendu plus cognitif et relationnel. L’évolution du rapport au travail, avec parfois des attentes différentes entre générations, a fait émergé le sens au travail et l’équilibre vie professionnelle-vie personnelle.

Si les lois ont également contribué à l’apparition de ces rôles,

  • la vague de suicides chez un célèbre opérateur, dans un contexte de structurations internes et de pressions fortes,
  • la médiatisation du burn out, désormais référencé dans la CIM-11 de l’OMS comme phénomène lié au travail depuis 2019,
  • ou encore l’explosion des cas de harcèlements, notamment sexuels et sexistes, dans toutes les professions,

sont des symptômes qui ont contribué à l’émergence de la question du bien-être, du respect et de la sécurité au travail.

Dans un contexte de transformation accrue, ces fonctions sont donc apparues progressivement. Leurs rôles ? Ecouter, accompagner, expliquer, amortir et rendre supportables des décisions, parfois déjà prises.

Ces nouveaux rôles sont devenus aussi une zone intermédiaire :

  • entre le discours stratégique et le travail terrain,
  • entre la performance attendue et la fatigue accumulée,
  • entre la volonté affichée de « prendre soin » et les arbitrages rendus possibles.

Le malentendu fondamental : confondre présence et pouvoir

Beaucoup de ces rôles sont occupés par des professionnels compétents, engagés, sincèrement soucieux des personnes.

Le problème n’est pas leur posture, ni leur éthique. Le problème, c’est leur pouvoir réel.

Ils sont présents dans les situations de crise, dans les récits de souffrance, dans les moments où « ça craque ». Mais ils sont aussi parfois absents des arbitrages structurants, des décisions de priorités et des discussions sur la charge et les moyens. En témoignent les récentes enquêtes de bien-être au travail des professionnels RH qui, paradoxalement, sont autant exposés aux risques psychosociaux que leurs collaborateurs et qui partagent les injonctions contradictoires entre leur « rôle tampon » et l’absence d’association aux prises de décisions stratégiques, malgré même leur poste stratégique au sein de l’organigramme.

Comme le rappelle le psychiatre du travail Christophe Dejours :

La souffrance au travail n’est pas d’abord psychologique, elle est produite par l’organisation du travail.

Christophe Dejours, Souffrance en France

Or, on demande précisément à ces « rôles tampons » de traiter les effets… sans toucher aux causes.

Le « SAV social » : nécessaire, mais politiquement piégé

Quand les organisations parlent de « SAV social », elles le font parfois avec une forme de lassitude, voire de mépris : « On n’a pas que ça à faire », « On ne va pas faire du social à la place du business », « l’urgence n’est pas là, on a une entreprise à sauver » ou encore « ce n’est pas notre rôle ».

Pourtant, quand il y a des burn-out, des arrêts longs, des effondrements individuels, il n’y a pas le choix : le SAV existe. Il est même humainement et juridiquement incontournable.

L’écueil n’est pas de faire du SAV. L’écueil, c’est d’en faire un mode de fonctionnement.

Quand le SAV devient efficace, discret, absorbant, il peut paradoxalement permettre au système de continuer à produire les mêmes dégâts : on « répare » avec les personnes, sans jamais interroger ce qui les abîme.

Le sociologue Yves Clot le formule clairement :

Ce qui détruit la santé, ce n’est pas le travail, c’est l’empêchement de faire un travail de qualité.

Yves Clot, Le travail à cœur

Les fonctions RH et/ou assimilées engagement et conditions de travail sont alors sommées d’identifier les problèmes individuelles, au détriment d’une perspective organisationnelle, comme si la défaillance du système était un tabou.

Des rôles moralement valorisés, structurellement exposés

Il y a là une forme de paradoxe cruel : plus un rôle est chargé d’humanité, plus il est exposé.

En effet, ces nouvelles fonctions que nous avons dénommées « rôles tampons », pour imager les injonctions contradictoires qu’ils doivent gérer :

  • portent la conflictualité que d’autres évitent,
  • absorbent les tensions,
  • servent de soupape émotionnelle.

Mais ils ne disposent pas toujours :

  • d’un droit de veto,
  • d’un pouvoir d’arbitrage,
  • d’une protection institutionnelle forte,
  • ni de quelqu’un qui occupe leur rôle, pour les écouter eux.

Ils sont valorisés symboliquement — titres, discours, reconnaissance morale — mais pas toujours épaulés sur le terrain. C’est ce qui explique leur usure, leur solitude, et parfois leur propre épuisement.

Ces « rôles tampons » ne sont pas le problème, ils sont le symptôme.

Si les « rôles tampons » se multiplient, ce n’est pas parce que les organisations deviennent plus humaines. C’est souvent parce qu’elles deviennent incapables de traiter collectivement les tensions qu’elles produisent, révélant :

  • une difficulté à arbitrer réellement,
  • une peur de la conflictualité,
  • une tendance à individualiser ce qui est systémique,
  • une gouvernance qui préfère parfois amortir plutôt que choisir.

La santé mentale comme révélateur collectif

Les rôles tampons sont souvent occupés par ceux qui « tiennent » quand tout le reste vacille. Mais aucune organisation ne devrait reposer durablement sur la capacité de quelques-uns à encaisser pour les autres.

Aujourd’hui, les chiffres sont pourtant sans appel : selon l’Organisation mondiale de la santé, plus de 60 % des salariés européens déclarent un niveau élevé de stress au travail, et en France, on estime que le burn-out concernerait entre 2,5 et 3 millions de personnes chaque année.

Ce qui est plus rarement dit, c’est que les professionnels des fonctions RH eux-mêmes figurent parmi les populations les plus exposées. Plusieurs études récentes montrent que les professions RH présentent des niveaux de stress supérieurs à la moyenne des cadres, une forte proportion d’entre eux déclarent une fatigue émotionnelle chronique et un sentiment de solitude décisionnelle très marqué.

Autrement dit, ceux qui sont chargés de « prendre soin » sont souvent ceux qui paient le plus cher le dysfonctionnement du système.

Ce rôle de ces professionnels n’est pas le problème. Toute organisation a besoin de fonctions de régulation et de traduction. La question est plutôt : « Que leur demande-t-on de porter à la place du système ? »

À défaut, il devient le garant silencieux d’un système qui s’abîme en prétendant tenir.

Un référent QVCT, Sexisme, etc. prend tout son sens lorsqu’il peut transformer ce qu’il observe, en arbitrages réels, nommer les renoncements nécessaires et n’est plus seulement un réparateur dénué de moyen, mais un révélateur-décideur.

Une organisation progresse lorsqu’elle accepte de rendre visibles ses arbitrages et de travailler collectivement les tensions qu’elle produit, plutôt que de les confier silencieusement à quelques fonctions intermédiaires.

C’est souvent là que commence le vrai travail de transformation.

Regards critiques sur le travail et les organisations

Échange exploratoire

Un premier échange, sans engagement, pour comprendre vos enjeux et voir comment je peux vous accompagner.

Anne-Cécile Jahan - Des Rôles & des Jeux